Le paysage du Mormont

Texte rédigé par Caroline Sonnay, biologiste.

En tant qu’avancée du Jura dans le Plateau, le Mormont possède un rôle paysager particulier. Ces quatre collines forment un barrage à la fois au niveau de la répartition des eaux du canton et du trafic routier et ferroviaire. Vu de la vallée de l’Orbe, le Mormont se présente comme une bande uniforme de forêts, alors que depuis le vallon de la Venoge, il présente un paysage plus hétérogène composé d’un plateau agricole bordé de vignes, de forêts, de l’usine d’Holcim et de prairies et pâturages. Les clairières du Mormont, ainsi que son plateau agricole, offrent de nombreux points de vue à la fois sur le Jura, les Alpes et le Plateau, alors que ses forêts et le Canal d’Entreroches offrent au contraire le moyen de s’isoler au creux de la nature. La principale atteinte à ce paysage est due à la carrière actuelle qui présente un contraste impressionnant avec les forêts qui l’entourent. Malgré cela, particulièrement différent des plaines alentours, le Mormont forme un des repères géographiques importants de notre canton.

Un rôle particulier dans le paysage vaudois

Situé entre le vallon de la Venoge et la plaine de l’Orbe, le Mormont constitue une avancée perpendiculaire du Jura dans la plaine[1]. Physiquement détaché du Jura et bordé d’escarpements rocheux[2], il est formé d’un massif principal, le Haut de Mormont et de trois collines secondaires – Sur Pévraz, Sur Chaux et Telleriat.

De par sa hauteur et la couleur sombre de ses boisements, il se différencie fortement des terrains qui l’entourent, à la fois moins vallonnés et marqués par les couleurs claires des champs et prairies. La proximité de ces zones fertiles et densément peuplées du Plateau renforce par contraste l’aspect sauvage du Mormont, et donc son attrait paysager[3].

Une importante barrière

Situé près du « Milieu du Monde », le massif du Mormont tient un rôle important au niveau géographique en tant que barrière naturelle entre deux bassins versants répartis entre les deux plaines qui le bordent au nord et au sud. En effet, les cours d’eau émergeant au sud du Mormont (la Venoge et le Veyron) coulent en direction de la mer Méditerranée, en passant par le Léman, alors que ceux apparaissant au nord de la colline (le Nozon) partent vers la Mer du Nord, en passant par le lac de Neuchâtel[5].

Mais, situé sur un axe de passage important, il forme également un barrage compliquant la traversée du canton de Vaud entre Lausanne et Yverdon-les-Bains. Si bien que le passage s’est fait soit en le contournant, soit en passant par la cluse d’Entreroches occupée au fil du temps par deux voies de communication N-S (La Vy d’Etraz romaine et le Canal d’Entreroches). Au XIXe siècle, deux tunnels permettant aux chemins de fer de le traverser furent enfin percé[6]. Ce sont les premiers tunnels ferroviaires à avoir été mis en service en Suisse. Notons également que, dans les années 1970, un projet de route cantonale sur son flanc nord avait clairement mis en évidence le problème de son franchissement dans le sens E-O[7]. Deux nouveau tunnels ferroviaires ont été percé à travers le Mormont en 2010, afin de permettre le passage des trains à deux niveaux ainsi qu’à tous les types de conteneurs marchandises.

Si géographiquement parlant, une liaison paraît s’être formée entre la partie est du Mormont et le coteau de Bavois[8], celle-ci est toutefois traversée par la route cantonale reliant Sullens à Chavornay et par l’autoroute Lausanne-Yverdon. L’arrêt autoroutier de Bavois permet d’ailleurs d’avoir une vue surplombante du Mormont depuis le NE. A l’extrémité ouest de la zone du PAC Mormont[9] (près de La Sarraz), le massif est séparé de la colline de Ferreyres par un autre passage routier très fréquenté reliant les deux plaines de l’Orbe et de la Venoge en faisant le tour du Mormont par l’ouest. La position de ces routes montre bien le besoin de le contourner pour passer d’une plaine à l’autre.

Le Mormont vu des alentours

Alors que, perçu depuis la vallée de l’Orbe, le Mormont forme une longue lanière homogène de forêts se déroulant du coteau de Bavois aux confins d’Orny[10], vu du côté de la Venoge, il présente un paysage plus hétérogène, composé d’ouest en est d’un plateau agricole, de forêts, de l’usine d’Holcim et du sommet de la colline de Sur Pévraz, beaucoup moins boisé que le reste du massif.

La colline de Sur Pévraz montre en effet un paysage proche de celui des pâturages boisés, composé de prairies et de pâturages parsemés d’arbres, alors que le plateau agricole, situé entre le Haut de Mormont et La Sarraz, présente les terrains les plus plats de la zone du PAC Mormont, occupés par des champs cultivés, prairies et pâturages parsemés de bosquets et bordés au sud par la vigne.

Enfin, le voyage en train de Lausanne à Yverdon permet une découverte progressive de la silhouette forestière du Mormont, ainsi que de l’étendue de la carrière actuelle qui semble séparer le massif en deux entités distinctes. La taille de la carrière, ainsi que le contraste formé entre la couleur vert sombre des boisements du Grand Mormont et les couches ocres, jaune-orangé et noires de la zone d’extraction sont impressionnants. Cette différence de couleur rend les fronts et profils créés dans la carrière d’autant plus visibles. La taille de l’usine d’Holcim, vue depuis la route cantonale reliant La Sarraz à Oulens-sous-Eclépens, est également considérable.

Le Mormont vu de l’intérieur

Selon le bureau d’aménagement du territoire J.-D. Urech[11], « aux lieux-dits La Birette, Sur Pévraz, Sur Chaux et Tilérie, des clairières ont été aménagées sur des espaces plats souvent bordés de talus arborés formant haies. Certains de ces espaces s’ouvrent sur l’extérieur et offrent de larges points de vue. D’une manière générale, ces clairières et espaces ouverts, par la multiplication de leurs lisières sont de grande qualité paysagère ».

Le grand plateau agricole légèrement pentu et encadré par la forêt, s’étendant entre La Sarraz et le Haut de Mormont, compose quant à lui un espace semi-ouvert dont les dégagements visuels sont très importants du N au S en direction du Jura[12]. Depuis ce point de vue, les Alpes et la plaine sont également visibles par beau temps[13].

Les forêts du Mormont présentent, au contraire, une végétation arborescente bien développée et très diversifiée permettant de s’isoler au milieu d’une nature parmi les plus préservées du canton de Vaud.

Parmi les endroits les plus originaux du Mormont, l’Ancien Canal d’Entreroches, avec ses restes de murs de pierres recouverts de mousse, présente un caractère particulièrement encaissé, ombragé et paisible, propice au ressourcement, alors que le sommet du Mormont, situé à 604.5 m d’altitude et atteignable par un escalier aménagé dans la pente, est composé d’une petite clairière très ensoleillée qui offre une vision à 360° sur la forêt alentour.

Le Mormont offre donc une multitude de points de vue à la fois sur le Jura, le Plateau et les Alpes, mais également la possibilité de s’isoler et de se ressourcer au milieu de la nature.

Les atteintes au paysage

Les nombreuses plantations de conifères installées au Mormont dans un but de culture du bois représentent une atteinte au paysage naturel du lieu. Celle-ci est toutefois en phase d’être corrigée par le remplacement progressif des conifères par des espèces feuillues adaptées au lieu.

Mis à part la maison du commis du port d’Entreroches, classée monument historique, il n’y a aucune autre construction sur le flanc nord du Mormont. Son revêtement forestier n’est ainsi que peu affecté par les constructions. Les flancs tournés vers le soleil, moins arborés ont été colonisés par des maisons d’habitation liées aux centres villageois de La Sarraz et d’Eclépens au SO et par l’industrie et les dépôts au SE[14]. Un réservoir à eau y est également présent. Les collines du Mormont en elles-mêmes présentent uniquement trois zones construites : une cabane au Haut de Mormont, une ferme composée de trois bâtiments à Sur Pévraz et un bâtiment isolé à Tilèrie[15]. Elles sont donc encore bien préservées des constructions.

Quelques gravières ont été ouvertes sur le flanc Nord du Mormont. Aucune n’a été entièrement comblée et les communes de Bavois (à Tioleire) et d’Orny (à Entreroches) les ont utilisées comme décharges municipales. Leur remise en état nécessitera un remblaiement de matières inertes[16].

L’atteinte la plus importante au paysage du Mormont provient de l’exploitation de son sous-sol. Selon J.-D. Urech[17], « le Mormont ressemble à un quignon de pain grignoté sur tout son pourtour. » Des carrières de toutes dimensions y ont été creusées, dont quelques unes dans son flanc nord, déjà anciennes au vu de leur oxydation. Celles-ci n’affectent que peu ou pas le paysage : leurs dimensions réduites font qu’elles sont cachées derrière les arbres qui s’y sont développés. Les installations de production de la principale excavation de la face sud (la carrière actuelle d’Holcim) ne sont pas visibles depuis les villages d’Eclépens et de La Sarraz. Leur impact sur le paysage est cependant très important depuis les orientations SO, S et SE (routes de Daillens et Oulens, lignes de chemin de fer Lausanne-Yverdon et Lausanne-Pontarlier). L’excavation en elle-même était déjà décrite par J.-D. Urech dans son état de 1992 comme n’étant « déjà plus en rapport avec la masse du Mormont ». Il précisait à l’époque : «  elle le ronge dans son entier : le front de taille occupe toute sa hauteur. La mince crête forestière qui la couronne en est le témoin sensible ». De couleur ocre, la roche de la carrière contraste très fortement avec les boisements du Mormont et, selon le même auteur, « seul un hiver fortement neigeux pourrait réduire cet impact, mais encore faudrait-il que la forêt soit constituée de feuillus ».

Selon J.-D. Urech, le paradoxe de cette exploitation est que « si le paysage a été lentement modifié, bouleversé, nié, il s’agit toutefois d’un nouveau paysage ». Il pourrait donc, à l’exemple des carrières de marbre de Carrare en Toscane (Italie), se transformer à terme en une valeur culturelle ayant enregistré l’activité humaine qui le modifie. Enfin, un dernier aspect des carrières est celui de musée géologique[18].

Valeur paysagère du Mormont

Malgré les nombreuses atteintes subies par le Mormont, son caractère de horst entrecoupé de cluses lui confère une individualité paysagère, ainsi que « la diversité d’ambiances d’un microcosme plein de surprise »[19]. Ainsi, il offre des spectacles et des occasions de détente et de recueillement qu’ont évoqués des peintres et écrivains, parmi lesquels Pierre Deslandes, Bertil Galland, Jacques Chessex et Gustave Roud[20].

Enfin, par son aspect de grande colline boisée contrastant fortement avec le reste de la région et son rôle particulier de barrage, le Mormont forme un des repères géographiques importants de notre canton.

Références :

  • CENTRE DE CONSERVATION DE LA FAUNE ET DE LA NATURE (CCFN), 2010 : Le pied du Jura et le Mormont, Fiche Biodiversité, 8 pp. (www.vd.ch).
  • J.-D. URECH, 13.10.1992 : Annexe 1 in Zone réservée du Mormont, 4 pp.
  • KISSLING P., 1984 : Le Mauremont, Cartographie phyto-écologique dans l’étage collinéen jurassien in Mémoires de la Société vaudoise des Sciences naturelles, n° 102, vol. 17, Fasc. 4, pp. 162-225.
  • OFEV, en révision : IFP 1023 Le Mormont, 8 pp. (nouvelle fiche descriptive de l’objet IFP Mormont).
  • https://maps.google.ch/, 3.2.2013.
  • www.balades-en-famille.ch, 3.2.2013.
  • www.geoplanet.vd.ch, 3.2.2013.

[1] https://maps.google.ch/, 3.2.2013.

[2] OFEV, en révision.

[3] Kissling, 1984.

[4] CCFN, 2010.

[5] CCFN, 2010.

[6] http://www.letemps.ch/Page/Uuid/8cfa901e-d577-11df-a077-efc70fa049fb#.URy8Q-j8F2c, 14.2.2013. Pour information, le deuxième tunnel du Mormont a été inauguré en 2010.

[7] Kissling, 1984.

[8] J.-D. Urech, 1992.

[9] Plan d’affectation cantonal du Mormont.

[10] J.-D. Urech, 1992.

[11] J.-D. Urech, 1992

[12] J.-D. Urech, 1992

[13] http://www.balades-en-famille.ch/resultat.php?balade=166, 3.2.2013

[14] J.-D. Urech., 1992

[15] www.geoplanet.vd.ch, 3.2.2013

[16] J.-D. Urech., 1992

[17] J.-D. Urech., 1992

[18] J.-D. Urech., 1992

[19] Kissling, 1984.

[20] kissling, 1975. Pour des extraits des textes de ses auteurs, voir le chapitre 8 (Attachement au Mormont).