Les milieux naturels du Mormont

Texte rédigé par Caroline Sonnay, biologiste.

La végétation du Mormont est composée d’une fine mosaïque de milieux très diversifiés et souvent de grande valeur. Une diversité influencée par différents facteurs comme les roches-mères et expositions présentes, ainsi que par un climat particulièrement chaud et sec. Constituant un des échantillons les plus riches de la flore du pied du Jura central, cette colline est considérée par les naturalistes comme un hotspot de biodiversité au niveau régional. En effet, près de la moitié de ses associations végétales font partie des milieux dignes de protection selon l’Ordonnance fédérale sur la protection de la nature et du paysage. C’est d’ailleurs en partie en raison de sa richesse biologique que le Mormont a été classé à l’Inventaire fédéral des paysages, sites et monuments d’importance nationale en 1998.

Une grande diversité d’associations végétales

La végétation du Mormont est structurée en une fine et complexe mosaïque d’associations de milieux ouverts et de milieux forestiers rares dans notre canton, et même en Suisse. La grande diversité de ces associations végétales résulte de plusieurs facteurs. Tout d’abord de la diversité des roches-mères présentes : la fréquence des affleurements calcaires crée des sols pauvres en eau favorisant une flore basophile subméditerranéenne, donc une richesse en espèces et groupements rares dans notre pays[1], alors que les placages de moraine alpine ajoutent à cette diversité de l’adret toute une palette de sols plus ou moins lessivés, avec la flore acidophile qui s’en suit[2].

La diversité des expositions entre également en ligne de compte : le Mormont, orienté NE-SW, présente un contraste important entre son flanc sud, très ensoleillé, et son flanc nord, longuement à l’ombre. Les importants ubacs[3] ainsi créés présentent une végétation originale rare ailleurs dans le Jura[4]. Le climat particulièrement chaud et sec, par rapport au reste du canton, du flanc sud du Mormont, est influencé non seulement par un sous-sol calcaire et perméable, une exposition sud, mais aussi par une situation protégée des pluies par le massif jurassien. Il détermine un ensemble de milieux thermophiles, dont les plus remarquables sont les prairies sèches et les chênaies, des habitats qui se sont fortement raréfiés ces cinquante dernières années sur le Plateau[5].

Enfin, la proximité des villages et la diversité des activités agricoles traditionnelles dans la région du Mormont ont enrichi ce dernier de toute une végétation et une flore rudérales qui sont une plus-value écologique[6].

Une végétation collinéenne pas banale

La végétation du Mormont est principalement collinéenne. En effet, les associations de cet étage de végétation y sont très diverses, occupent tous les types de substrats et dominent dans le tapis végétal, jusque dans les ubacs, à l’exception de quelques uns encaissés dans les cluses[7]. Elles présentent une flore riche et bien typée. Au contraire, le submontagnard[8] est à peine ébauché : ses associations sont fragmentaires, peu variées et cantonnées à quelques ubacs, de préférence dans des cluses fraîches. Ces enclaves submontagnardes indiquent néanmoins que le Mormont se trouve au sommet de l’étage collinéen. Il se rattache ainsi à l’étage de végétation le moins répandu et le moins préservé écologiquement parlant en Suisse, ce qui n’est pas banal[9].

Répartition générale des milieux

Les forêts se répartissent sur les pentes, alors que les milieux ouverts occupent le haut des collines et le pied du massif. Les versants exposés au sud sont recouverts de forêts thermophiles subméditerranéennes. La chênaie à coronille (Coronillo-Quercetum) et la chênaie à Luzule (Luzulo-Quercetum) illustrent la diversité des bois du Mormont : la première croît sur sol calcaire, alors que la deuxième, acidophile, préfère les placages morainiques. Les terrains les plus ensoleillés des versants exposés au nord sont dominés par les tillaies thermophiles sur éboulis ou lapiez (Aceri-Tilietum) et l’Ancien Canal d’Entreroches est surmonté par des crêtes rocheuses couvertes de pinèdes xérophiles (cf. Coronillo-Pinetum et cf. Cephalanthero-Pinetum). Sur les terrains les plus ombragés (au nord de La Sarraz, dans l’Ancien Canal et au bord du ruisseau Le Cristallin), se trouvent les forêts les plus fraîches dominées par le frêne et l’érable sycomore, comme l’érablaie à langue-de-cerf (Phyllitido-Aceretum)[10].

Si les milieux ouverts sont dominés par les cultures, prairies et pâturages gras, des îlots de terrains maigres sont présents sur le haut des collines et sur le plateau agricole à l’ouest du Mormont. Le groupement des garide et pionniers sur dalles (fine mosaïque de Cerastietum pumili, Cerastieto-Xerobrometum, Geranion sanguinei et Berberidion) se trouve sous forme de petites taches réparties sur l’ensemble du PAC Mormont, alors que les prairies sèches (Mesobromion et Xerobromion[11]), classées pour la plupart à l’Inventaire fédéral des prairies et pâturages secs d’importance nationale[12], se concentrent au-dessus des villages de La Sarraz et d’Eclépens, ainsi que sur les collines de Sur Pévraz et Sur Chaux[13].

Composition du site concerné par le projet de Holcim

Le site concerné par le projet de Holcim comprend 22 associations végétales, dont la moitié font partie des milieux dignes de protection selon l’Annexe 1 de l’OPN. Le sommet du Mormont, cartographié par le bureau AMAibach en 2007, est par ailleurs entièrement recouvert d’une fine mosaïque de milieux protégés par cette ordonnance : les garide et pionniers sur dalles.

Quelques petites zones d’épines (Ligustro-Prunetum) parsèment la zone, alors que les forêts les entourant sont composées d’associations protégées et rares de chênaies buissonnantes (Coronillo-Quercetum typicum, Coronillo-Quercetum tametosum, Coronillo-Quercetum geranietosum et Coronillo-Quercetum trifolietosum) et de tillaies (Aceri-Tilietum platyphyllis typicum, et cf. Aceri-Tilietum cordatae), ainsi que de l’érablière à corydale (Corydalido-Aceretum ranunculetosum) et de la frênaie sur lapiez (Galio-Fraxinetum). Les associations dont les noms sont passés en gras sont décrites par Kissling[14] comme un « patrimoine naturel à conserver ». La tillaie à petites feuilles (cf. Aceri-Tilietum cordatae), rare et riche en flore peu banale, est même dépeinte par l’auteur comme « l’une des grandes valeurs du Mauremont[15] » et la tillaie sur lapiez (Aceri-Tilietum à Polygonum dumetorum) comme « patrimoine naturel par excellence ».

Par ailleurs, la tillaie sur éboulis (Aceri-Tilietum platyphyllis) abrite plusieurs des espèces menacées du Mormont comme la violette singulière (Viola mirabilis ; VU, NT, VD[16]), la jonquille (Narcissus pseudonarcissus ; NT, NT, -), l’épipactis à petites feuilles (Epipactis microphylla ; EN, NT, CH), l’alisier (Sorbus torminalis ; VU, LC, -) et la mélitte à feuilles de mélisse (Melittis melisophyllum ; VU, LC, -). La petite garide du sommet du Mormont accueille quant à elle le trèfle champêtre (Trifolium arvense ; VU, LC, VD)[17].

Ce site fait donc partie intégrante de l’ensemble de milieux précieux que représente le Mormont.

Le Mormont : un hotspot de diversité et de rareté

Selon le botaniste Pascal Kissling, « une des grandes valeurs écologiques du Mauremont est la diversité de ses séries [végétales]. Il est peu de régions qui offrent une mosaïque comparable sur une surface aussi restreinte »[18].

Toujours selon l’auteur, « Le Mauremont présente sans conteste un des échantillons les plus riches de la flore du pied du Jura central, grâce à la diversité de ses biotopes, mais aussi grâce aux types variés d’exploitation agricole traditionnelle qui y ont introduit une flore rudérale peu banale, si bien qu’il a été porté à [l’Inventaire fédéral des paysages, sites et monuments d’importance nationale] »[19].

Le Mormont est en effet considéré par les naturalistes comme un hotspot de biodiversité à l’échelle régionale. Il est caractérisé par une flore et une faune thermophiles menacées à l’échelle nationale et ses milieux prairiaux, bocagers et forestiers ont souvent une valeur biologique élevée[20].

Kissling, lors de sa cartographie phyto-écologique du Mormont en 1984, y avait cartographié 69 associations végétales différentes. Plus de 30 de celles-ci sont comprises dans les milieux dignes de protection selon l’annexe 1 de l’Ordonnance du 16 janvier 1991 sur la protection de la nature et du paysage (OPN). Les plus précieux de ces milieux sont composés de types variés de prairies sèches (Mesobromion et Xerobromion) et de chênaies (cf. Carici-Carpinetum et Coronillo-Quercetum trlfolietosum).

En plus de ces 30 associations protégées, dix autres sont considérées comme peu fréquentes à rares par Kissling lui-même. En effet, d’autres associations forestières comme certaines tillaies et l’érablière à scolopendre (Phyllitido-Aceretum) sont également de grande valeur.

Parmi les associations cartographiées par Kissling[21], les tillaies se sont en outre avérées si variées qu’il a été facile d’en distinguer cinq types écologiquement et floristiquement bien différents : trois de ces types – la tillaie xérophile (cf. Seslerio-Tilietum), la tillaie à petites feuilles (cf. Aceri-Tilietum cordatae) et la tillaie humicole – ne correspondent à aucun groupement décrit dans le Jura. Et, parmi les quinze types de chênaies retrouvés au Mormont, la chênaie mixte à laîche poilue (cf. Carici-Carpinetum) n’a pas non plus d’autre station connue sur l’adret jurassien[22].

Cette diversité et cette rareté attestent du caractère de mosaïque et de l’aspect exceptionnel du Mormont, qui contraste fortement avec la relative homogénéité du Plateau[23].

Références :

  • AMAIBACH, 2007 : Implantation d’une antenne Polycom sur le Mormont, Etude de variantes, 10 pp.
  • AMAIBACH, 2010 : Propositions de mesures de renforcement des réseaux écologiques autour du Mormont (PAC n° 308), 22 pp.
  • CENTRE DE CONSERVATION DE LA FAUNE ET DE LA NATURE (CCFN), 2010 : Le pied du Jura et le Mormont, Fiche Biodiversité, 8 pp. (www.vd.ch).
  • INFO FLORA, 24.1.2013 : Liste d’espèces de la flore pour le périmètre du Mormont (fichier xls).
  • KISSLING P., 1984 : Le Mauremont, Cartographie phyto-écologique dans l’étage collinéen jurassien in Mémoires de la Société vaudoise des Sciences naturelles, n° 102, vol. 17, Fasc. 4, pp. 162-225.
  • OFEV, en révision : IFP 1023 Le Mormont, 8 pp. (nouvelle fiche descriptive de l’objet IFP Mormont).
  • Ordonnance du 16 janvier 1991 sur la protection de la nature et du paysage (OPN, RS 451.1).
  • fr.wikipedia.org, 28.1.2013.
  • map.bafu.admin.ch, 21.1.2013.
  • www.infoflora.ch, 15.1.2013.
  • www.larousse.fr, 30.1.2013.

[1] Kissling, 1984.

[2] Kissling, 1984.

[3] L’ubac désigne les versants d’une vallée de montagne qui bénéficient de la plus courte exposition au soleil (fr.wikipedia.org, 28.1.2013).

[4] Kissling, 1984.

[5] CCFN, 2010.

[6] Kissling, 1984.

[7] Vallée étroite, en gorge, faisant communiquer deux dépressions ou traversant un anticlinal (www.larousse.fr, 30.1.2013).

[8] Etage de végétation situé entre le collinéen et le montagnard, à environ 500 m d’altitude à l’ubac. Il est occupé par une flore adaptée à une période de végétation raccourcie par le froid. (fr.wikipedia.org, 28.1.2013).

[9] Kissling, 1984.

[10] OFEV, en révision.

[11] Dans les détails : Lolio-Cynosuretum plantaginetosum, Mesobromion, Teucrieto-Mesobrometum, Dauceto-Salvieto-Mesobrometum, Teucrieto-Xerobrometum et Cerastielo-Xerobrometum.

[12] Objets n° 6565, 6592 et 668 de l’inventaires (map.bafu.admin.ch, 21.1.2013).

[13] OFEV, en révision.

[14] Kissling, 1984.

[15] Graphie ancienne du Mormont (S. Pétermann, comm. pers.).

[16] Statut de liste rouge régionale, de liste rouge nationale (LC = non menacé, NT = potentiellement menacée, VU = vulnérable, EN = en danger) et protection cantonale (VD) ou nationale (CH ; www.infoflora.ch, 15.1.2013).

[17] INFO FLORA, 24.1.2013.

[18] Kissling, 1984.

[19] Kissling, 1984.

[20] AMAibach, 2007 et 2010.

[21] Kissling, 1984.

[22] Kissling, 1984.

[23] Kissling, 1984.